Les jumeaux de Fanivelona, 30 ans de liberté!


Jumeaux de Fanivelona

Fidèle a 29 ans, le bandeau blanc trop large pour son front étroit qu'il arbore laisse entrevoir un regard fuyant. Sans doute est-il impressionné par l'attention toute particulière dont il est l'objet. Ce bout de tissu qui orne sa tête et qui le distingue des autres membres de la communauté, signifie que Fidèle est jumeau. Des muscles courts, des membres menus, un regard de grand timide, Fidèle ne fait guère son âge. Il semble à peine sorti de l'adolescence. Pourtant Fidèle est marié et père de famille, mais il est surtout le plus agé des 59 jumeaux qui vivent dans leur communauté d'origine depuis leur naissance. Fanivelona, un hameau de 2000 âmes appartient au district de Nosy Varika, dans la région de Mananjary. Il fut convenu que pour atténuer la furie des esprits des ancêtres protecteurs qui réprouvaient le maintien des jumeaux dans la communauté, les "tangalamena" ou rois traditionnels devaient conjurer le mauvais sort qui allait frapper le village en sacrifiant un zébu à l'autel du village symbolisé par une grosse pierre noire au cours d'un rituel complexe ou on implorerait le pardon de ces ancêtres qui selon la tradition malgache facilitent le passage des morts dans l'autre monde .

A retenir

  • Fanivelona commémore le 30 ème anniversaire d'un fait historique, celui de la levée du tabou sur l'abandon des jumeaux.
  • Depuis la célébration de ce rituel du "Tapake-vitra" qui signifie en langue malgache "c'est décidé", les jumeaux sont acceptés et vivent en harmonie avec la communauté.
  • Les naissances gémellaires chez les ethnies Antambahoaka et les Antemoro de Madagascar sont considérées comme un signe de malédiction.
  • Les Antambahoaka et les Antemoro abandonnent leurs propres bébés-jumeaux dans la nature
  • Les rares parents qui ont le courage de braver cet interdit ou "fady" en gardant leurs jumeaux deviennent des parias aux yeux de la communauté

Depuis la célébration de ce rituel du "Tapa-kevitra" qui signifie en langue malgache "c'est décidé", les jumeaux sont acceptés et vivent en harmonie avec la communauté et le village de Fanivelona est cité en exemple pour avoir adopté collectivement le rejet de ce tabou. Mais, si à Fanivelona la raison et le bons sens ont eu raison de la cruauté et de l'ignorance, chez les autres communautés Antambahoaka du sud-est la même sensibilité n'a pas été observée. Elles continuent à Mananjary et ailleurs à réserver aux jumeaux le même sort que leurs ancêtres au mépris de toutes les lois et conventions sur la protection et les droits des enfants.

Tandis qu'au rythme des tambours et du "kabosy", la guitare traditionnelle, les jumeaux de Fanivelona et leur communauté célèbrent 30 années de liberté, les "harona" ou paniers en paille destinés à la collecte des fruits ou au transport des animaux de la basse-cour et contenant des bébés-jumeaux le plus souvent dans une situation de malnutrition alarmante continuent d'affluer dans les centres pour jumeaux abandonnés.

Mais pour une corbeille de bébés survivants qui arrive aux centres d'accueil de CATJA ou de Fantanenana , combien sont-ils à être enterrés subrepticement sous un caféier ou entre deux jacinthes d'eau?

Long est encore le chemin à parcourir dans cette partie de l'ile avant que la malédiction des jumeaux de Mananjary et le rejet et l'exclusion dont leurs parents biologiques font l'objet ne soient un vestige du passe.Le fait que Fidèle soit jumeau dans cette partie de la Grande Ile de Madagascar n'est pas chose banale. Si Fidèle et ses cent dix-sept camarades qui escortent les visiteurs venus des districts de Nosy Varika, de Mananjary et de la capitale Antananarivo, fêter un événement singulier, avaient vu le jour quelques semaines avant cette date historique du 05 juillet 1982, ils ne seraient pas présents à cette cérémonie, tout sourire, parés de leurs plus beaux costumes. Fidèle, comme les milliers d'enfants jumeaux nés avant lui dans les communautés Antambahoaka et Betsimisaraka Sud de Fanivelona, une région située à 600 km au sud-est de la capitale Antananarivo, auraient été livrés à une mort certaine, abandonnés dans un champ de café, dans une rivière ou le long du canal des Pangalanes. Si pour la majorité des localités traversées, cette voie navigable en toute saison et qui s'étire sur près 800 km le long de la cote-est, et relie plusieurs régions du pays est source de vie, pour les bébés jumeaux, le canal de Pangalanes est synonyme de destin funeste, de mort cruelle. Entassés dans des paniers traditionnels et abandonnés le long des berges de cette immense étendue d'eau, dans le froid et l'humidité, les jumeaux des ethnies Antemoro et Antambaoka connaissent, quelques heures après leur naissance, une fin des plus monstrueuse.

Fidèle et son frère ont été les premiers enfants jumeaux à échapper à la coutume abominable dont étaient victimes les jumeaux de Fanivelona. Il y a tout juste 30 ans une pratique ancestrale dont l'origine remonte à la nuit des temps aurait obligé la maman de Fidèle à se débarrasser par tous les moyens de lui et de son frère, immédiatement après qu'ils aient vu le jour.

Sous prétexte d'un sermon fait aux ancêtres, des milliers de parents biologiques, chez les Antambahoaka et les Antemoro, sont devenus les bourreaux de leurs propres bébés-jumeaux, en les assassinant ou en les abandonnant dans la nature et plus récemment dans des centres d'accueil, sans pitié, ni remords et avec la complicité de toute une communauté. Considérées comme un signe de malédiction, les naissances gémellaires chez les ethnies Antambahoaka et les Antemoro de Madagascar, font l'objet d'un rejet systématique. Les rares parents qui ont le courage de braver cet interdit ou "fady" en gardant leurs jumeaux deviennent des parias aux yeux de la communauté qui ne leur laisse que l'exil, loin du village, comme possibilité de survie.

Cette ex-communion scelle par la même occasion la mort sociale des parents biologiques, puisqu'ils se verront désormais interdits d'accès au "tranobe" la grande case ou se prennent les décisions importantes affectant les membres du clan et privés de la protection des esprits des ancêtres sur terre et dans l'au-delà; une double malédiction pour les malgaches nombreux à encore pratiquer le culte des ancêtres.

Aujourd'hui Fanivelona commémore le 30 ème anniversaire d'un fait historique, celui de la levée du tabou sur l'abandon des jumeaux par la population de ce hameau. Les faits remontent à juillet 1982, lorsqu'un médecin accoucheur après avoir délivré une jeune maman de deux bébés jumeaux s'est vu contraint de leur trouver des parents adoptifs; la maman ayant rejeté ses bébés à leur naissance. (UNDP Madagascar, juillet 2012)