Jamais sans mes jumeaux !

Voahangy et ses jumeaux
Voahangy et ses jumeaux. © Cédric Duvall/PNUD

 

Fille d’un « Ampanjaka », chef de lignée pour les Malgaches, Voahangy, 32 ans, cache sous un physique plutôt frêle, un caractère bien trempé. La détermination qu’elle affiche est à la hauteur du combat social qu’elle mène depuis qu’elle a manifesté sa ferme intention de garder les jumeaux qu’elle a mis au monde il y a quelques mois. Ici à Mananjary, une commune urbaine du sud-est de Madagascar, située à 600 km de la capitale Antananarivo, une telle décision est considérée comme un affront. En effet, selon la tradition, les jumeaux nés de parents de l’ethnie Antambahoaka doivent être abandonnés dès leur naissance.

A retenir

  • Le PNUD a fait ériger une dizaine de tentes pour les familles sans-abri de l’association « Tsymanaryzaza » ou « Ceux qui n’abandonnent pas leurs enfants » et a construit un foyer communautaire.
  • Grâce à ce foyer, ces familles se sentent dignes comme des êtres humains et les droits de leurs enfants sont protégés.
  • Ces familles exercent des activités qui leur per¬mettent de bien vivre Avant, Voahangy gagnait 1 500 MGA (0.6 de dollars US) en vendant du charbon. Aujourd’hui grâce à la vente des légumes, elle parvient à gagner jusqu’à 10 000 MGA (4.6 de dollars US) par jour.


Une croyance, dont l’origine remonte à la nuit des temps, considère comme maléfiques les naissances gémellaires. Refuser de respecter ce « fady » ou tabou en gardant ses jumeaux signifie pour les parents biologiques l’ex-commun­ion et une mort sociale inexorable. Des parents et quelques mères ayant préféré boire ce « bouillon de croco­dile » ont été exclus de leur commu­nauté d’origine, bannis du « Tranobe » la grande maison où se prennent les décisions importantes régissant les relations entre les membres de la com­munauté. Ils sont par ailleurs interdits d’invoquer les esprits des ancêtres dans leurs prières. Le« Rom-boay » est le terme employé par les « Antam­bahoaka » pour qualifier l’affront fait aux ancêtres par les parents qui gar­dent leurs jumeaux, plutôt que de s’en débarrasser en les abandonnant dans un champ de café, le long des berges du canal des Pangalanes ou dans un des nombreux centres pour jumeaux abandonnés de Mananjary.

Jusqu’àson arrivée au foyer communautaire con­struit en 2012 par le PNUD avec l’aide de ses partenaires, le sort de Voahangy et de ses jumeaux était peu enviable. Livrée à elle-même, errant dans les rues de cette petite ville avec ses deux enfants dans ses bras, elle s’adonnait à la mendicité, à l’exercice de métiers indécents et adoptait des comporte­ments de survie extrême, dont la priva­tion de repas vitaux pour ses enfants. Lors d’un séminaire à Mananjary sur la protection des jumeaux abandon­nés, nous l’avons croisé pour la premi­ère fois, livrée à elle-même, épuisée par des mois d’errance et désespérée. Elle montrait des signes perceptibles d’anémie et ses jumeaux souffraient de malnutrition sévère.


Lors de l’atelier organisé conjointe­ment par le PNUD et les agences du Système des Nations unies, dont l’UNICEF et le PAM, sur la situation des jumeaux de Mananjary, Voahangy et les parents opposés à la pratique d’abandon des jumeaux ont trouvé suffisamment d’énergie pour parler de leur drame, malgré la détresse morale et la déchéance physique.
Cet atelier faisait suite à des années d’efforts de sensibilisation et de plaid­oyer auprès des différentes parties concernées pour éradiquer ce fléau d’abandon des enfants jumeaux.


Afin de restaurer la dignité hu­maine, ces familles ont été en­cadrées par la direction régionale de la population, la commune de Mananjary, le PNUD et l’UNICEF pour créer l’association « Tsymanaryzaza » ou « Ceux qui n’abandonnent pas leurs enfants ». En attendant de mobiliser les financements pour la construction des cases à l’attention des membres de l’association, le PNUD a fait ériger une dizaine de tentes pour les familles sans-abri et un foyer communautaire. Aidées par des formateurs, ces mères pourront désormais mener des ac­tivités génératrices de revenus pour améliorer leur situation économique, tout en faisant valoir leurs droits fon­damentaux pour une vie décente.


« Je suis très heureuse parce que les gens nous regardent différemment aujourd’hui. Grâce à ce foyer, nous nous sentons dignes comme des êtres humains et les droits de nos enfants sont protégés. Nous avons également des activités qui nous per­mettent de bien vivre », déclare Voa­hangy.
« Nous nous sentons intégrés dans la communauté. Le fait que les gens viennent acheter nos légumes est un signal fort pour nous. Avant, je gag­nais 1 500 MGA (0.6 de dollars US) en vendant du charbon. Aujourd’hui grâce à la vente de mes légumes, je parviens à gagner jusqu’à 10 000 MGA (4.6 de dollars US) par jour », nous confie-t-elle. « Le plus spectacu­laire est le fait que ma mère, qui ne voulait plus entendre parler de moi, est venue vivre avec moi au foyer. Elle, qui n’avait jamais rien voulu savoir de mes jumeaux, a accepté il y a une se­maine de quitter le village pour venir prendre soin de ses petits-enfants. Elle prépare même leur repas, un vrai miracle...»


La création de ce foyer rapproche les familles. Quatre mères d’enfants jumeaux, membres de l’association, ont été réintégrées dans leurs familles grâce au plaidoyer mené auprès des leaders communautaires. « Nos familles ont pris conscience qu’on ne peut pas jeter nos enfants parce que la coutume l’exige. Elles apprennent et comprennent main­tenant les droits des enfants à travers les émissions de sensibilisation faites à la radio, à la télévision. C’est pour­quoi elles nous acceptent », renchérit Voahangy.
La maman de Voahangy regrette de l’avoir rejetée. Aujourd’hui, elle es­saie de se rattraper. « J’étais furieuse lorsque ma fille a eu des jumeaux. J’ai été, malgré moi, obligée de la renvoy­er de la maison parce que la coutume l’exigeait. Aujourd’hui, je reviens vers elle » nous confie-t-elle, le regard fuy­ant.


Toutes ces années passées loin de sa fille ont été dures. « J’étais mal­heureuse, c’est la vérité, je n’en pou­vais plus, et je n’ai plus rien voulu savoir de cette tradition d’un autre âge. Entre la communauté et ma fille, j’ai préféré ma fille et je ne regrette pas ma décision. Ma fille est ma vie et mon avenir, c’est elle qui s’est tou­jours occupée de moi » confie-t-elle d’une voix remplie d’émotion.


Voahangy, comme les autres mem­bres de son association, a confiance en l’avenir. Elle ne se sent plus seule désormais. Elle souhaite que cette pratique soit bannie par les Ampan­jaka, les rois traditionnels, pour que les futures mamans de jumeaux ne vivent plus le même calvaire qu’elle a vécu des années durant.